Recherche communautaire au Cameroun : comment les populations locales jouent leur partition dans l’identification des risques grâce au projet ReCamPraRisk.

Un référent du projet ReCamPraRisk en plein entretien avec un informateur à Campo

Comprendre les risques à partir du regard des communautés

Les maladies infectieuses émergentes représentent aujourd’hui l’un des plus grands défis de santé publique au niveau mondial. Selon l’OMS, environ 75% de ces maladies proviennent des animaux. Afin de prévenir l’apparition de nouvelles épidémies, il devient donc essentiel de mieux comprendre les interactions entre les êtres humains, les animaux et leur environnement. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le projet ReCamPraRisk (Recherche Communautaire sur les Représentations Visuelles, les Discours et les Pratiques à Risque dans la région du Sud Cameroun), porté par le Site ANRS MIE Cameroun dans le cadre du consortium AfriCam et de l’initiative internationale PREZODE.

L’originalité de cette étude repose sur une approche participative qui place les communautés au cœur du processus de recherche.

Les populations locales, actrices de la recherche communautaire.

Contrairement aux études classiques où la collecte des données est assurée par les chercheurs eux-mêmes, le projet ReCamPraRisk mise sur la participation active des populations locales. Ces dernières documentent leur quotidien, leurs pratiques et leur environnement, faisant d’elles des actrices de la recherche.

L’objectif général du projet est d’observer les processus d’identification de la chaîne du risque afin de mieux comprendre les comportements et situations pouvant favoriser l’exposition à certaines maladies, notamment les zoonoses.

Plus spécifiquement, il est question de :

  • Identifier les pratiques de ces populations pouvant être considérées à risque ;
  • Comprendre les représentations et les perceptions des communautés concernant ces risques ;
  • Les encourager à adopter de bonnes pratiques notamment en matière de prévention ;
  • Les sensibiliser sur les risques liés à certaines habitudes de vie.

Les activités ont été menées dans plusieurs localités de la région du Sud Cameroun, notamment Bipindi, Campo et Kribi.

Photovoice : les images au service de la recherche

L’aspect le plus innovant de ce projet a sans doute été l’utilisation de l’approche Photovoice.

C’est une méthode participative qui permet aux membres d’une communauté de filmer leurs pratiques quotidiennes. Le contenu produit, photos et vidéos, sert de fondement de la discussion et de l’analyse collective.

Le Photovoice offre plusieurs avantages :

  • Donner la parole aux populations à travers leur propre regard ;
  • Dévoiler des réalités qui peuvent être non perçues par les chercheurs ;
  • Faciliter les discussions autour des pratiques quotidiennes ;
  • Représenter fidèlement les risques perçus par les communautés.

En somme, cette méthode est essentielle pour renforcer l’appropriation locale des résultats et pour favoriser les échanges entre populations, chercheurs et décideurs.

Une collecte de données riche et diversifiée

716 photos, 557 vidéos et 156 enregistrements audio. Telles sont les données recueillies lors de la première phase consacrée au photovoice. Ces chiffres ont été réalisés par les enquêteurs communautaires qui ont été recrutés en début de projet et formés aux techniques de collecte de données, à l’utilisation des outils numériques et aux méthodes participatives. Ils ont travaillé avec 155 informateurs dont 89 hommes et 66 femmes, âgés majoritairement de 36 à 60 ans.

222 entretiens semi-directifs ont été conduits auprès de 222 informateurs (127 hommes et 95 femmes) lors de la seconde phase. Le but de ces entretiens était d’approfondir la compréhension du contenu collecté et des perceptions associées aux risques.

Pourquoi s’intéresser aux représentations visuelles des risques ?

Les croyances, les normes sociales, les représentations collectives, les us et les coutumes sont autant d’éléments qui infleuencent fortement les comportements humains. Par conséquent, une pratique peut être perçue comme normale dans une communauté pourtant elle représente un risque sanitaire important. Inversément, une pratique préventive peut ne pas être acceptée parce qu’elle est mal comprise ou jugée inadéquate avec les habitudes locales.

Etudier les représentations visuelles permet donc de mieux comprendre :

  • Comment les populations perçoivent elles-mêmes les risques ;
  • Quels comportements sont acceptables ou jugés dangereux ;
  • Quels messages de prévention sont susceptibles d’être mieux compris et adoptés.

Les informations issues de cette analyse permet d’élaborer des stratégies de sensibilisation adaptées aux réalités locales.

Les leçons tirées de cette expérience

Plusieurs facteurs clés de réussite ont été identifiés pour une recherche communautaire efficace.

Parmi les enseignements majeurs figurent :

  • L’importance de construire des partenariats solides avec les acteurs locaux ;
  • La nécessité d’investir dans la formation;
  • L’intérêt de disposer d’un nombre suffisant de participants pour garantir la robustesse des données ;
  • La valeur ajoutée des technologies numériques dans la collecte et le suivi des informations ;
  • L’importance d’un système permettant des corrections rapides lorsque des difficultés sont identifiées sur le terrain.

Ces leçons constituent des références utiles pour de futurs projets de recherche participative au Cameroun.

Une science construite avec les communautés

Le projet ReCamPraRisk démontre à suffisance toute la pertinence d’impliquer activement les populations concernées dans une recherche. Ces habitants deviennent des producteurs de connaissances et des acteurs de changement grâce notamment à la méthode photovoice.

Cette démarche est en droite ligne avec la vision du Site ANRS MIE Cameroun, celle de produire des connaissances scientifiques utiles tout en respectant et en valorisant l’expertise des communautés concernées.